Les éthiques
originales
L'éthique sceptique
Le scepticisme
éthique affirme qu'il est possible de parvenir à
un état identique à celui du bonheur ( " ataraxie
" visée par les épicuriens aussi bien que par
les stoïciens). Pourtant il se distingue des autres théories
grecques dans la mesure où il refuse d'admettre quelque
principe de direction que ce soit. Le sceptique, en effet,
considère que toutes les propositions de la raison (même
si elles sont contradictoires) s'équivalent et qu'il
n'y a pas à choisir l'une plutôt que l'autre.
Ainsi sur la question de savoir si c'est la vertu au sens fort
qu'il faut suivre pour parvenir au bonheur (thèse stoïcienne)
ou le plaisir (thèse épicurienne), le philosophe
sceptique estime que les deux propositions éthiques s'équivalent
et qu'il n'y a donc pas à choisir entre elles. Pour lui
les deux positions sont purement dogmatiques, elles sont le produit
d'affirmations arbitraires de la raison.
Pour parvenir au bonheur (à la fameuse " ataraxie
" visée par les grecs) le sceptique considère
qu'il faut absolument mettre entre parenthèses les énoncés
dogmatiques de la raison. C'est le seul moyen de parvenir à
l'état " d'épochè ", c'est à
dire d'indifférence absolue par rapport à toute
chose et par conséquent de ne plus souffrir de rien.
Celui qui sait éviter les faux choix de la raison, les
illusions du dogmatisme, se donne les moyens de parvenir au bonheur
(compris comme abscence de souffrance) : il n'est plus touché
par aucun problème puisque tous lui apparaissent comme
indifférents.
Sextus Empiricus dans ses Hypotyposes pyrrhoniennes
expose les principes du scepticisme en matière d'éthique.
Ses différentes critiques des modes réflexifs et
dogmatiques de la raison le conduisent à conclure à
la vacuité des théories classiques du bonheur, du
bien et du mal et lui font choisir le point de vue de l'ataraxie
comprise comme synonyme d'épochè.
La conception sceptique a considérablement marqué
l'histoire de la pensée philosophique. La morale provisoire
exposée par Descartes dans la troisième partie du
Discours de la méthode mais aussi La Critique
de la raison pratique de Kant sont des formes de réflexion
à comprendre comme des tentatives de réponse au
scepticisme.
L'éthique
du progrès
Fondée
sur l'idée que le monde évolue vers une direction
qui ne peut qu'être la meilleure, les théories du
progrès sont toujours des théories optimistes. Pour
les philosophes qui pensent que le monde est régi par un
esprit transcendant et une fin supérieure, l'histoire des
hommes ne peut évoluer que dans un sens positif.
Elle est nécessairement régie par une pensée
ou un être divin qui organisent l'univers de manière
cohérente et le font tendre vers un idéal de perfection
absolue. L'homme doit donc suivre l'ordre fixé par Dieu
s'il veut progresser et ne pas désespérer de l'avenir
qui lui est réservé. Il doit avoir confiance dans
le sort qui sera le sien et suivre les commandements qui révèlent
la parole de l'être divin.
Leibniz dans son Essai de théodicée
exprime le point de vue de la métaphysique et de l'éthique
optimiste avec la plus grande clarté. Il voit en Dieu le
créateur du monde qui conduit l'univers et l'histoire des
hommes en fonction du "principe du meilleur" (qui veut
que tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles).
Il explique l'existence du mal dans le monde en le présentant
comme quelque chose d'inévitable (ex : le péché
originel) ou bien comme quelque chose qui peut être compensé
par un bien (ex : je tombe malade mais j'évite de faire
un voyage qui serait dangereux pour moi).
Pour l'auteur des Principes de la nature et de la grâce,
Dieu ,dont la pensée logique gouverne le monde,
choisit entre différents mondes possibles pour réaliser
le meilleur : il fait tendre l'univers à l'infini vers
la perfection.
La pensée d'Auguste Comte se distingue également
par sa conception optimiste de l'éthique mais chez elle
c'est la diffusion du savoir scientifique et non pas celle de
la morale divine qui doit permettre aux hommes de progresser.
Pour l'auteur du Discours sur l'esprit positif , en effet,
la pensée métaphysique ne peut permettre de conduire
sa vie de manière rigoureuse : elle ne propose que des
modes d'explication trop abstraits et non fondés sur la
rigueur de la loi. Seule la science (astronomie, physique,
biologie, chimie, sociologie) est à même de permettre
à l'homme de s'émanciper et de rentrer dans l'état
socio-historique que Comte appelle de ses vux et qu'il nomme
" positif ".
" Savoir pour prévoir et prévoir pour agir
", faire la synthèse de l'ordre et du
progrès, de la raison et des sentiments, tel est le fondement
de la théorie positiviste en matière d'éthique.
L'homme qui saura suivre l'ordre en toutes choses sera également
celui qui aura l'existence la plus équilibrée.
Les conceptions optimistes n'ont pas survécu aux crimes
nazis perpétrés contre les juifs pendant la seconde
guerre mondiale ni au lancement de la bombe atomique sur les villes
japonaises de Nagasaki et d' Hiroshima. Il n'en demeure pas moins
intéressant sur le plan intellectuel de lire ces auteurs
et d'essayer de penser de manière critique mais positive
l'idée de progrès.
L'éthique
pessimiste
Tous les philosophes
n'ont pas sur le monde un regard joyeux et plein d'entrain. Beaucoup
en effet ressentent le monde de manière douloureuse et
se demandent quel peut bien être l'avenir de l'humanité.
Parmi eux Arthur Schopenhauer est sans doute l'un de ceux
qui aura le plus marqué la pensée pessimiste. Pour
l'auteur du Monde comme volonté et comme représentation,
l'homme n'est que le produit et en même temps le jouet d'une
force qui le dépasse : la Volonté comprise comme
force aveugle qui dirige l'univers de manière incohérente
et destructrice.
Philosophe de l'absurde, Schopenhauer insiste sur l'idée
que le seul recours pour échapper au principe incohérent
qui dirige le monde réside dans le retrait par rapport
aux choses et la négation du désir, du " vouloir-vivre
" qui se manifeste en nous.
C'est lorsqu'il parvient à nier en lui tout ce qui est
de l'ordre du désir que l'homme peut accéder au
" nirvana ", à l' " ataraxie " véritable.
Loin des hommes et de leurs désirs imbéciles, le
sage qui s'est libéré de l'absurdité du principe
directeur et destructeur de la Volonté ne souffre plus
de l'absurdité du monde. Très inspirée de
la pensée indienne (Schopenhauer y fait souvent référence
dans la quatrième partie du Monde comme Volonté
et comme représentation), l'éthique pessimiste
qui suppose que le monde est dirigé par une force aveugle,
un principe absurde, ne laisse d'autre choix aux hommes que de
se réfugier dans l'idéal ascétique de la
négation du désir.
Nietzsche a beaucoup admiré puis critiqué cette
théorie comme " nihiliste ",
" symbole de la volonté de vengeance ", "
émanation du principe du ressentiment qui veut nier les
forces véritables de la vie ".
L'éthique
révolutionnaire
A l'opposé
des éthiques sceptiques et pesssimistes, l'éthique
révolutionnaire proclame qu'il faut non pas fuir le monde
mais s'y engager pour le transformer. Le monde, en effet,
même s'il est hostile et parfois source de souffrance doit
être affronté et regardé en face plutôt
qu'évité. Le philosophe révolutionnaire choisit
donc de ne pas éviter le monde mais bien au contraire de
le bouleverser : il adopte une attitude résolument active
par rapport à lui, au contraire de l'homme de religion
(qui préfère reporter tous ses espoirs dans un univers
spirituel qui n'est atteignable qu'après la mort).
L'éthique révolutionnaire suppose donc un engagement
total de la personne dans l'activité sociale et politique.
Pour autant il ne faudrait pas la confondre avec les éthiques
mystiques ou les éthiques du sacrifice qui supposent un
renoncement de soi absolu. Au contraire dans la perspective révolutionnaire,
si l'engagement est total, la volonté de vivre ne l'est
pas moins.
L'attitude révolutionnaire n'est pas en ce sens à
confondre avec celle du missionnaire, il ne s'agit pas d'apporter
la bonne parole ou d'évangéliser les masses. Il
s'agit de transformer le monde en espérant faire de lui
quelque chose de meilleur que ce qu'il est. On ne se bat pas
là pour un paradis que personne n'atteindra jamais mais
pour un monde nouveau qui est à vivre et à construire
demain.
Marx mais aussi Bakounine et Sartre ont posé
les bases de ce que peut et doit être une éthique
révolutionnaire, une théorie de l'action au service
des masses, une philosophie de l'engagement qui fait comprendre
que l'on ne peut pas ne pas s'engager et que lorsqu'on croit ne
pas le faire, on s'engage encore.
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