L' Esthétique
moderne

Kant
et Hegel ont chacun à leur manière annoncé
les changements théoriques en train de s'opérer
dans le domaine de la conception de l'art mais ils demeurent,
malgré leurs efforts, prisonniers des problématiques
anciennes tournant autour de l'idée de Beau. Le fait que
Kant ait " in extremis " raccroché la morale
à l'art dans La Critique de la faculté de
juger ou que Hegel ait proclamé dans son Encyclopédie
des sciences philosophiques " la mort de l'art "
(qui est censé s'effacer devant la religion et la philosophie
dans sa tentative d'exprimer la connaissance de soi de l'Esprit)
le manifeste clairement.
C'est avec Schopenhauer qu'apparaissent des conceptions
beaucoup plus originales de l'activité de contemplation
artistique. Toutes celles qui suivront auront également
un caractère d'originalité marqué.
L'esthétique
comme remède au mal de vivre
Philosophe
de la souffrance et du mal de vivre Schopenhauer a developpé
une conception esthétique originale qui fait de lui le
philosophe romantique par excellence (romantique n'est pas à
entendre ici au sens amoureux mais signifie "sensible au
mal de vivre et aux problèmes de l'existence"). Loin
de focaliser son attention sur le Beau et le Bien, il rappelle
que la fonction principale de la contemplationn esthétique
(contemplation d'une uvre d'art) est de nous libérer
du monde dans lequel nous vivons en nous faisant pénétrer
dans un univers non soumis aux déterminations causales
et utilitaires. Lorsqu'il contemple un tableau, l'homme échappe
pour quelques instants aux malheurs de cette existence, il se
sépare du principe de réalité pour accéder
à un univers d'Idées où règne une
forme de calme apaisant.
L'art devient un moyen d'échapper à l'intolérable,
une solution pour lutter contre la dureté de l'existence.
C'est que " la vie humaine est une affaire qui ne recouvre
pas ses frais " et il faut bien par conséquent trouver
des moyens cohérents pour se soustraire à son empire.
Si Schopenhauer voit dans la Volonté le principe et la
force aveugle qui fait se mouvoir l'ensemble du monde dans des
directions incohérentes, l'art apparaît avec l'éthique
de " la négation du désir " comme le seul
moyen d'échapper à la Souffrance, à la Volonté,
à l'Absurdité du monde.
Par ailleurs Schopenhauer insiste sur le fait que le Beau n'est
pas la seule catégorie à laquelle il faille s'intéresser
d'un point de vue esthétique. Dans la mesure où
les objets et les scènes de la vie quotidienne sont susceptibles
d'être représentés de manière esthétique
(ex : la peinture hollandaise du XVII ème siècle),
il est clair que la richesse de sens d'une uvre d'art ne
se mesure pas à la volonté d'exprimer le beau :
le laid lui aussi peut être signifiant dans l'art.
Plus encore que le Beau c'est la catégorie du " Sublime
" qui est centrale dans l'esthétique de Schopenhauer
(les définitions de Kant et de Hegel se trouvent dans cette
mesure dépassées).
L'esthétique marxiste
On a beaucoup
parlé de l'esthétique marxiste et souvent pour en
dire du mal. Cependant lorsque l'on fait l'effort de lire les
textes de Marx relatifs aux questions artistiques on s'aperçoit
qu'aucune des vues qu'on lui prête ne sont les siennes.
On prétend que Marx veut réduire le développement
des arts et on se rend compte qu'il affirme au contraire qu'en
chacun de nous sommeille un Michel-Ange et que le but de la révolution
communiste et de réaliser le potentiel artistique qui est
en tout homme. On prétend que Marx ramène les uvres
d'art à n'être que des moments de l'histoire parfaitement
insignifiants et on voit au contraire qu'il affirme que les grandes
oeuvres sont éternelles.
Ce qui est vrai en revanche c'est que les continuateurs de la
pensée de Marx (notamment George Luckacs) ont particulièrement
insisté sur la détermination socio-économique
du travail artistique mais Marx lui-même a toujours été
très prudent sur la possibilité de réduire
l'uvre d'art à ses conditions originaires de production.
Non pas qu'il ait pensé qu'il n'y avait pas d'art bourgeois
ou d'art spécifiquement aristocratique, mais le sens de
l'art lui a toujours semblé dépasser ces déterminations
infrastructurelles.
L'esthétique
de la libido
Freud
dans Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci a
mis en évidence l'importance des déterminations
de l'inconscient dans la création artistique. On connaît
sa célèbre analyse du sourire dans l'oeuvre du peintre
qu'il présente comme le souvenir inconscient du sourire
de sa mère. Le plus souvent en effet Freud insiste sur
les signes qui manifestent dans l'uvre, la présence
de problèmes liés à l'inconscient et à
toutes les questions relatives aux problèmes sexuels ou
relatifs à la " libido" (terme qui désigne
chez Freud " l'énergie sexuelle "). Tous
les événements qui en quelque manière pourraient
révéler quelque chose de l'état psychique
de l'artiste sont passés au peigne fin et interprétés
dans le sens d'une compréhension profonde des rapports
que celui-ci entretient avec la sexualité, le complexe
d'Oedipe, les névroses ..
Même si elle n'est plus à la mode aujourd'hui la
conception psychanalytique de l'uvre d'art a beaucoup apporté
au discours esthétique en matière de reflexion sur
le phénomène de l'art .
Elle a donné lieu à une littérature abondante
sur la littérature, la peinture, la sculpture et a renouvelé
l'intérêt que l'on pouvait prendre aux uvres
classiques.
L'esthétique
de l'être
L'art comme
moyen d'accès à l'essence des choses, à "
l'être qui est et par quoi les choses sont " : telle
est la conception développée par Heidegger,
célèbre philosophe allemand (auteur entre autres
de Etre et temps ) dans ses Essais et conférences.
Opposée radicalement à la conception métaphysique
de Platon qui voyait dans la représentation picturale un
niveau dégradé de l'être, l'esthétique
heideggerienne fait de la contemplation de l'uvre d'art
un moyen supérieur d'accès à la vérité
de " l'être ", un mode de dévoilement ontologique.
Après avoir pensé que le temps était le moyen
d'accès à une compréhension authentique de
ce qui est (cf Etre et Temps) puis après avoir considéré
que le langage était le moyen d'accès le plus authentique
à l'être (qu'il ne faut pas confondre avec Dieu,
cf Introduction à la métaphysique), Heidegger
en est venu à penser que l'art était un véhicule
bien plus profond de l'essence de ce qui est. A la fin de sa vie
il voyait dans la peinture mais surtout dans la poésie
des modes authentiques de saisie de l'être.
L'esthétique
révolutionnaire
Marcuse
dans un ouvrage intitulé Eros et civilisation a
essayé de penser l'apport de l'uvre d'art en tant
qu'elle est principe de contestation de l'ordre social. Mais
toute uvre d'art n'est pas révolutionnaire et Marcuse
montre avec beaucoup d'intelligence l'ambiguité du travail
de l'artiste qui peut contester l'ordre en place mais peut aussi
l'accepter et le glorifier. Si l'art peut être occasion
de se révolter il ne devient véritablement révolutionnaire
que lorsque les fondements de la répression sexuelle organisée
par la société se trouvent remis en question.
C'est pourquoi Marcuse a vu dans les mouvements de jeunesse des
années soixante et soixante dix l'expression d'une esthétique
révolutionnaire authentique. Dans la mesure où les
jeunes mêlaient à cette époque revendications
politiques, revendications sociales et revendications sexuelles,
tous les éléments d'une compréhension antirépressive
et révolutionnaire de l'art se trouvaient réunis.
L'art comme réponse a une société névrotique
et comme tentative de réaliser son renversement ou comme
succédané de la névrose et forme d'acceptation
de la réalité qui s'impose à nous : tel est
le dilemme dans lequel se débat toute grande uvre
artistique.
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