1.3. La
critique de la Métaphysique
La critique
de la métaphysique peut revêtir plusieurs caractères,
elle n'est pas univoque. C'est pourquoi il est intéressant
de voir qu'elle s'est développée à partir
de points de vue théoriques et pratiques tout à
fait différents. On peut néanmoins considérer
que cette critique se fonde essentiellement sur quelques grands
axes : théorique, politique, vital,scientifique et ontologique.
1.3.1 La critique transcendantale
C'est au dix-huitième
siècle que Kant expose dans La Critique de la raison
pure, dialectique transcendantale, sa critique théorique
des grands concepts de la métaphysique. Il montre que les
concepts utilisés par cette science ne sont pas au sens
strict des concepts objectifs produits par l'entendement mais
des idées posées par la raison et auxquelles
aucun objet ne correspond dans le domaine de l'expérience
possible. Situés en dehors de l'espace et du temps les
objets décrits par la métaphysique spéciale
(Dieu, l'âme et le monde) n'ont pas de caractère
de concrétude véritable, ce sont des " illusions
transcendantales ".
Pour dépasser les apories du questionnement métaphysique
traditionnel qui porte sur la possibilité de la vie de
l'âme après la mort, l'existence nécessaire
de Dieu et la nature infinie ou finie de notre monde, il convient
de réaliser qu'elles sont le produit de l'usage dogmatique
de la raison qui outrepasse les limites du " champ de l'expérience
possible ".
En dehors de ce champ déterminé par "les principes
purs a priori de l'entendement"
aucune connaissance n'a de caractère scientifique véritable
: la métaphysique ne peut donc pas prétendre être
une science.
Fondée sur une analyse minutieuse des arguments des métaphysiciens,
la critique de la métaphysique kantienne a fait date et
a obligé tous les métaphysiciens postérieurs
à adopter des positions différentes, moins dogmatiques,
tournées vers des notions plus abstraites (l'Etre chez
Heidegger, le Nexus chez Whitehead
).
1.3.2 La
critique politique
Dès
le dix-neuvième siècle Marx et Engels expliquent
à partir de leur analyse des rapports sociaux et économique
que la métaphysique représente, tout comme le
religion, une conception inversée des rapports de l'homme
au monde, de la conscience au réél, de l'esprit
et de la matière. Elle définit en effet l'Esprit
comme créateur de la matière alors que la pensée
n'est qu'un produit de cette même matière. Elle fait
du réel l'image de la conscience alors que c'est la conscience
qui est le reflet du réel. Désireux de dépasser
et de complexifier le matérialisme antique (d'Epicure et
de Démocrite), les deux auteurs du Manifeste du parti
communiste ont élaboré une théorie nouvelle
qu'ils nomment le matérialisme dialectique et le matérialisme
historique (théorie qui s'oppose en tous points aux affirmations
de la métaphysique).
Le contenu de la pensée n'est pas simplement déterminé
par les sens ou par la matière physique mais aussi par
les relations sociales, les rapports de production qui constituent
la matière économique de notre monde. C'est ainsi
que chaque homme possède non pas une " âme immortelle
" mais une " conscience de classe " déterminée
par sa situation de classe à l'intérieur du processus
de la production. Déterminations sociales et historiques
se mêlent pour faire de la conscience de l'individu ce qu'elle
est.
La métaphysique elle même dans la mesure où
elle cherche à masquer la réalité de la situation
de l'homme dans le monde est le reflet d'un certain ordre économique
et politique qui a intérêt à renverser la
réalité des rapports réels entre le ciel
et le terre, la conscience et le monde pour perpétuer sa
domination.
1.3.3 La
critique vitale
Nietzsche
dans sa Généalogie de la morale et dans le
Crépuscule de idoles présente la métaphysique
et les métaphysiciens comme les rejetons du nihilisme et
de la volonté de vengeance. C'est parce qu'ils sont animés
par la haine des forts et de la vie que les métaphysiciens
construisent toutes leurs hypothèses illusoires. Leur faiblesse
vitale les pousse à mépriser tout ce qui appartient
au domaine des sens, du corps et de la joie de vivre. Ils se réfugient
donc dans leurs mondes abstraits mais décharnés
(espérant du même coup prolonger l'humanité
dans l'état de souffrance qui est le sien).
Socrate mais aussi Platon et Kant sont compris comme les grands
représentants de cette forme de pensée nihiliste,
destructrice et hostile aux vivants, que constitue selon Nietzsche
la métaphysique. Dans ses ouvrages le " philosophe
au marteau " ne manque jamais de les affubler de quolibets
ce qui donne un caractère très vivant et iconoclaste
à son style d'écriture.
La métaphysique qui a partie liée avec la religion
et la morale se présente comme l'un des grands instruments
de la répression organique que les penseurs de la domination
cherchent à imposer. Il convient selon Nietzsche de
se libérer d'elle pour créer une nouvelle espèce
d'hommes non entravée par des considérations inhibitrices,
porteuse de nouvelles valeurs.
Si les thèses de l'auteur d'Ainsi parlait Zarathoustra
peuvent parfois paraître ambiguës sur le plan politique
et relever du délire mégalomaniaque, il n'en demeure
pas moins intéressant de se confronter à cette pensée
mais sans faire preuve d'enthousiasme et en conservant tout son
esprit critque.
1.3.4 La
critique logique
Le débat
sur les fondements et la validité des énoncés
de métaphysique a rebondi au vingtième siècle
avec l'apparition de ce que l'on a nommé le Cercle de Vienne
et des auteurs comme Rudolf Carnap. Parti d'une analyse logique
des propositions de métaphysique, Carnap dans La Métaphysique
devant l'analyse logique du langage montre que les concepts
utilisés dans ce domaine de la pensée sont dénués
de référents concrets et n'ont donc pas de sens
puisqu' ils ne désignent aucun objet corroborable ou testable
empiriquement.
Les concepts d'Etre chez Heidegger, de Dieu chez Leibniz, d'Ame
chez Platon ne sont ainsi que des " babus ", des mots
vides de sens qui n'ont de fonction que purement musicale et décorative.
La métaphysique, nouvelle forme de musique est plus proche
de la poésie que des sciences empiriques concrètes
qu'elle prétend pourtant dépasser.
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