5.3 La
critique de l'art et de l'esthétique
Il peut sembler
étrange que les philosophes parlent de manière négative
du domaine de l'art dont on aurait tendance à considérer
aujourd'hui qu'il est le lieu de l'expression libre de soi. Pourtant
il n'en a pas toujours été ainsi. Il est particulièrement
intéressant de voir comment chez Platon on trouve une critique
de l'art dont la signification est politique et le fondement métaphysique.
Par ailleurs le point de vue de Wittgenstein sur l'esthétique
n'est pas moins original.
5.3.1 La
critique métaphysique et politique de l'art
La critique
de Platon par rapport à l'art s'organise dans un premier
temps autour de considérations épistémiques.
Platon considère en effet que la poésie (particulièrement
celle d'Homère) et que la peinture sont des arts mensongers.
Les poètes mentent sur les dieux en les représentant
comme les auteurs de mauvaises actions. Les peintres mentent sur
les objets en les faisant apparaître autrement qu'ils ne
sont.
Dans le livre 10 de La République il déploie
sa critique à travers la théorie dite des
"trois lits ". Si l'on prend l'exemple d'un lit on comprend
(en suivant la théorie dualiste de Platon) qu'il existe
en effet trois sortes de lits : 1 L'idée de lit intelligible
qui se situe dans le monde intelligible et constitue le modèle
de tous les lits sensibles 2 Le lit sensible sur lequel il est
possible de se coucher (qui constitue une forme dégradée
par rapport au lit intelligible) 3 le lit peint qui n'est que
l'image du lit sensible (qui est par conséquent encore
plus éloigné de l'Idée de lit intelligible).
Extrêment dévalorisé sur le plan métaphysique,
le lit peint manifeste le caractère inférieur de
l'art pictural par rapport aux essences intelligibles.
Pour toutes ces raisons et encore pour beaucoup d'autres Platon
préconise de n'accepter dans la Cité idéale
que les poètes et les peintres qui obéiront au philosophe
et éviteront ainsi de diffuser des connaissances fausses
et inférieures sur le plan métaphysique.
Seul le philosophe-roi et le roi-philosophe est à même
de dire le vrai et le juste en matière de science comme
en matière d'art
Si l'esthétique de Platon a eu une influence bénéfique
lorsqu'elle a été redécouverte par les artistes
de la Renaissance on ne peut en dire autant de sa théorie
autoritaire et critique de l'art.
5.3.2 La critique systématique de l'art
Dans son
Esthétique, Hegel propose en même temps qu'une
formidable compréhension esthétique et historique
du devenir de l'Esprit dans l'Art, une théorie de "
la fin de l'art " qui s'apparente dans une certaine mesure
à une critique du statut de l'art lui-même.
En effet puisque l'art est un mode privilégié de
révélation de l'Esprit-Dieu, il convient de savoir
dans quelle mesure il représente un mode d'expression adéquat
de ce dernier.
Or du fait de sa nature sensible l'Art se révèle
être inférieur à la religion et à la
philosophie du point de vue de la connaissance de soi de l'Esprit.
Dans la troisième section, troisième partie, de
L' Abrégé de l'encyclopédie des sciences
philosophiques, Hegel développe le point de vue de
la hiérarchie des différents modes d'expression
adéquate de Dieu.
Si l'Art apparaît comme l'un des éléments
déterminants de l'auto-révélation du principe
divin qui organise le monde, il se trouve dépassé
du point de vue du contenu de l'expression spirituelle par la
Religion qui parle plus directement au sentiment et par la philosophie
qui, parce qu'elle émane de la raison, parvient à
saisir l'essence de l'Idée de l'Esprit.
Lorsque Hegel parle donc d'une " fin de l'art " c'est
en tant qu'il est limité du point de vue de la manifestation
de l'essence de l'Esprit. C'est du point de vue du système
total du savoir que l'art se trouve " critiqué "
: il est dépassé par la science philosophique qui
seule est apte à saisir et manifester la nature divine
de l'Idée et du Concept qui se réalise de manière
dialectique dans le monde..
5.3.3 La
critique logique de l'esthétique
C'est au début
du vingtième siècle que le logicien et philosophe
Wittgenstein a exposé un système qui propose cette
fois-ci non pas de faire la critique de l'art mais de l'esthétique
c'est-à-dire du discours sur l'art.
Pour Wittgenstein en effet toutes les propositions de logique
sont des propositions tautologiques (cela signifie qu'elles ne
renvoient à rien d'autre qu'à elles-mêmes,
elles ne désignent rien d'extérieur sur le plan
empirique). Or les propositions d'esthétique ne sont pas
non plus autre chose que des propositions de logique.
Tout comme ces dernières elles peuvent être ramenées
à des représentations formelles (remplacées
par des variables propositionnelles liées à l'aide
de connecteurs logiques) et exprimées à l'aide de
tableaux de vérité. De plus elles possèdent
tout comme les propositions de logique des catégories (le
Beau, le Sublime) qui peuvent s'apparenter aux valeurs de vérité
que sont le vrai et le faux dans les énoncés de
logique formelle.
Les énoncés de l'esthétique n'ont donc
pas de sens ils sont purement autodésignatifs et ne parlent
que d'eux-mêmes.
Issue d'une compréhension particulière de la logique
comme système de propositions tautologiques, la critique
wittgensteinienne de l'esthétique conduit à une
conclusion dont il faut bien saisir la signification profonde
: l'auteur du Tractatus ne dit pas que l'esthétique
profère des non-sens, des énoncés contradictoires
mais qu'elle est dénuée de sens parce que sur le
fond elle ne désigne pas d'objet extérieur mais
se contente tout comme la logique, les mathématiques et
l'éthique de s'autodésigner .
L'esthétique ne dit rien au sens fort de dire comme désigner
objectivement les choses, elle ne parle que d'elle même
et des valeurs qu'elle a déjà posées a priori.
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